Robert Frank - Mabou / John Cohen - Pull My Daisy
Extrait du texte de STUART ALEXANDER
Cette exposition raconte une histoire d'amitié et, au-delà du cercle d'amis de Robert Frank, elle aborde le processus créatif.
Au printemps 1958, le livre de photographies de Frank, fruit de son voyage à travers l'Amérique grâce au soutien de la Fondation Guggenheim, fut envoyé à l'imprimeur pour une publication à l'automne chez Delpire sous le titre Les Américains. Durant l'été qui suivit, il se consacra à trois projets créatifs. Il parcourut seul les bus new-yorkais, photographiant par la fenêtre ; il passa la nuit du 4 juillet à Coney Island, toujours seul, photographiant des gens dormant pour la plupart sur la plage ; et il expérimenta le tournage de sa famille et d'un groupe d'amis sur une plage de Cape Cod avec une caméra 16 mm. À la fin de l'été, il constata que la pratique solitaire de la photographie ne satisfaisait plus son besoin de création. Il trouvait les photographies, même en groupe ou en série, trop muettes ; elles manquaient de mots, de son et de mouvement.
À cette époque, Frank vivait dans l'East Village, au sein d'un quartier d'écrivains, de musiciens et d'artistes de tous horizons. Avec ses amis et voisins, notamment Alfred Leslie, Allen Ginsberg et Jack Kerouac, ils ont uni leurs talents pour réaliser le film Pull My Daisy, adapté d'une pièce de Kerouac. John Cohen, ami et voisin de Frank, s'était fait un nom comme figure de proue du renouveau de la musique folk américaine (American Folk Music Revival) grâce à la collecte et à la diffusion d'enregistrements de musiciens d'âge mûr, et plus particulièrement avec son groupe, The New Lost City Ramblers. Outre ses talents de musicien, d’ethno-musicologue et de cinéaste, Cohen était également un fin connaisseur des textiles péruviens et un photographe accompli. Frank avait réalisé les pochettes des albums des Ramblers ; il était donc tout naturel qu'il demande à Cohen d'être le photographe de plateau pour la production de Pull My Daisy.
Cohen était un initié. Bien plus que de simples photos de film, ce sont des portraits inédits et intimes de collaborateurs tels que Gregory Corso, Peter Orlovsky et Larry Rivers, sans oublier Leslie, Ginsberg et Kerouac. Il a photographié ici l'actrice française Delphine Seyrig pour sa première apparition au cinéma. Sur l'une des photos figurent également Mary, alors épouse de Frank, et leur fils Pablo. Toutes ces images ont été prises pendant le tournage de ce film d'improvisation emblématique de ce qui allait devenir le Nouveau Cinéma Américain.
Pull My Daisy présente de nombreuses caractéristiques de ce mouvement cinématographique : décors naturels, caméra à l'épaule, acteurs non professionnels et financement indépendant. On y trouve également le témoignage de leur méthode originale de promotion du film. Ils ont loué une calèche à Central Park, y ont apposé des pancartes artisanales et ont sillonné la ville en distribuant des marguerites aux passants.
Contrairement à The Americans, qui fut un échec commercial et critique à sa sortie, Pull My Daisy a reçu de nombreux éloges, même s'il n'a pas connu de véritable succès commercial. Mais cela a suffisamment encouragé et motivé Frank pour qu'il poursuive son aspiration à faire des films, si bien que pendant la décennie suivante, il a consacré son énergie créative exclusivement à la réalisation de films. [...]
Stuart ALEXANDER
Commissaire d'exposition indépendant
Historien de la photographie
