Romain Urhausen Luxembourgeois, 1930-2021

Présentation

Prolifique, mais peu connue en France, l’œuvre photographique du pionnier luxembourgeois Romain Urhausen se distingue par son style singulier, entre l’école française humaniste et l’école allemande subjective des années 1950 et 1960, à laquelle il a contribué activement. Souvent prétexte à une exploration formelle et poétique, ses sujets photographiques, teintés aussi d’humour, vont au-delà d’une représentation classique de la réalité. Le quotidien, l’homme au travail, le paysage urbain, le nu ou l’autoportrait sont abordés selon une approche plasticienne et expérimentale. L’esthétique subjective, apprise chez Otto Steinert, a marqué le langage formel de Romain Urhausen, sa façon de traiter les contrastes et les cadrages, mais aussi sa manière de regarder autrement le monde.

 

Paul di Felice

Œuvres
Séries
Biographie

Tout semble si vrai, si humain et si désinvolte dans les photographies de Romain Urhausen[1] que l’inspiration de la quotidienneté n’y est jamais banale. À cela s’ajoutent une approche expérimentale et une certaine distanciation qu’il a su pratiquer avec ironie tout au long de sa vie.

Toujours à la recherche du sens et de la forme, le photographe a d’abord exploré les registres de la photographie humaniste en portant son regard poétique sur le quotidien, en flânant dans la ville en quête d’un détail insolite, de personnages pittoresques et de lieux étonnants. Puis, tout en déclinant ces thèmes et en se focalisant sur le paysage urbain, il s’en dégage peu à peu, porté par l’essor de la photographie subjective.

Après des études à l’École technique de photographie et de cinéma à Paris (de 1950 à 1951), il rejoint le cours d’Otto Steinert à Sarrebruck. La photographie subjective selon Steinert se voulait une nouvelle esthétique photographique, une façon anticonformiste de regarder le monde, un langage marqué par le noir et blanc, des tirages très contrastés, des cadrages radicaux et parfois des situations surréalistes.

À partir de 1953, année où il retourne au Luxembourg, de nombreuses expositions témoigneront de son parcours photographique et de cette fusion entre la géométrie objective de l’instant décisif chère à Henri Cartier-Bresson et la composition structurelle et subjective d’Otto Steinert. Invité par Edward Steichen à participer à l’exposition Postwar European Photography au MoMA (1953), Romain Urhausen a aussi été présent dans les expositions Subjektive fotografie 2 à Sarrebruck et à Paris et dans Otto Steinert und Schüler : gestalterische Fotografie au Folkwang Museum à Essen (1959).

 

Le photographe allemand Fritz Kempe décrit ainsi les différences des deux écoles : « Le génie de Cartier tient au fait qu’il tire la forme de l’événement, le génie de Steinert réside dans l’explicitation de la forme à partir de son propre être[2]. »

Romain Urhausen ne choisit pas entre les deux styles, mais s’en inspire constamment et simultanément, passant de l’un à l’autre, sans limite.

 

Des publications comme Visions d’une ville, livre du cinquantenaire d’Esch-sur-Alzette[3], Notre ville, avec des textes de Nic Weber[4], ou Les Halles avec Jacques Prévert[5] montrent comment ses photographies racontent sans voyeurisme et avec un sens aigu de la composition le rapport de l’humain à son environnement, mais aussi comment son regard singulier contribue à repenser les représentations.

 

Ainsi, dans Notre ville, Urhausen se focalise sur l’homme dans son espace de vie et de travail. En évoquant, sur le modèle de The Family of Man, les cycles de la vie (la jeunesse, les fêtes, le travail…) à Esch-sur-Alzette, cité sidérurgique et ses paysages industriels, il crée un ensemble de photographies vivantes qui s’inscrivent naturellement dans une thématique humaniste. De même, le mouvement dans l’image, l’attention aux détails et aux contrastes le conduisent vers une exploration formelle qui dépasse souvent le sujet proprement dit. Le vivant et le bâti sont en dialogue et témoignent d’une réalité en mutation. On pense à la remarque de Blaise Cendrars sur la photographie de Robert Doisneau dans La Banlieue de Paris (1949) : « … La réalité suffit. Il ne faut pas en rajouter[6]. »

Romain Urhausen s’inspire aussi d’une réalité qu’il capte entre géométrie rencontrée et situation singulière. L’image des bras et mains levés coupés en diagonale, renvoyant à un hors-champ[7], ou le cortège carnavalesque des sombreros, clin d’œil à Tina Modotti, traduisent le caractère narratif et interprétatif de ses photographies. Cet héritage d’Henri Cartier-Bresson, il le décline et se l’approprie à travers son inspiration du lieu, entre intuition et composition, entre cognition et émotion, sans oublier son humour omniprésent. L’actualité brute ne l’intéresse pas, lieux et situations évoluent dans une sorte d’intemporalité, soulignée par l’absence systématique de légendes auxquelles il préfère de courts poèmes ou des citations d’écrivains, comme en témoignent ses ouvrages Notre ville et Le Canal[8]. Le texte en rapport avec l’image a toujours été important pour lui, non comme information ou communication, mais comme élément complémentaire.

 

Dans cet esprit, en collaboration avec Jacques Prévert, soucieux de conserver la mémoire des Halles, Romain Urhausen avait décidé, à l’annonce du transfert du marché parisien à Rungis en 1960, de réaliser un livre de photographies et de textes. L’ouvrage publié en français sous le titre Les Halles, l’album du cœur de Paris s’intitule dans l’édition allemande Die Hallen. Der Bauch von Paris (« Les Halles. Le Ventre de Paris »), en référence à Émile Zola. L’album fait revivre visuellement cette atmosphère de marché : ses personnages, ses marchandises, ses bruits et ses odeurs. Les hommes et les femmes qui s’affairent ou s’offrent une pause, mais aussi les étals de boucherie et leur marchandise amoncelée contribuent à créer une trame narrative riche et imagée. Avec la complicité poétique de Prévert, les photographies d’Urhausen racontent de façon expressive et tranchante la vie journalière de tout ce petit peuple des Halles : « Et il reste là souriant aux anges devant son diable de fer où se prélassent, rituellement mêlées, fraises et tête de veau, langues de bœuf, cervelles de mouton et autres trophées sanglants[9]. » Les images très contrastées, où le noir domine, donnent à ces vues nocturnes une intensité particulière.

Pour Romain Urhausen, la photographie n’est jamais lisse. À l’harmonie de la beauté pure, il préfère les rides, un visage grimaçant, les jeux de physionomie. Il privilégie aussi le vivant, le fluide et le mouvement. Entre photographies d’accumulation et détails évocateurs, il a su créer un rythme visuel affirmé. Les contrastes, loin de se limiter aux seuls aspects formels du noir et du blanc, jouent de la métaphore – et sur un mode parfois sarcastique –, telles ces photographies de têtes de veau (qui semblent vivantes) qu’il oppose aux couples de bourgeois parés de bijoux et de fourrures dînant dans un bouillon du quartier des Halles. Le clair et l’obscur, l’ombre et la lumière, la vie et la mort sont omniprésents dans ses photographies contrastées, et dont l’origine remonte sûrement à ses tout premiers travaux photographiques, et notamment à son intérêt pour l’industrie.

À l’âge de quatorze ans, Romain Urhausen a reçu une Zeiss Ikon Contax de son père qui lui avait demandé de photographier les immigrés italiens creusant des tranchées pour l’armée allemande à Rumelange, au Luxembourg. L’homme au travail est ainsi devenu le premier thème photographique qu’il a décliné dans l’après-guerre.

Après ses études en Allemagne, au début des années 1950, où il avait déjà commencé à explorer le monde de l’industrie sidérurgique, il s’installe à Esch-sur-Alzette, capitale du bassin minier au Luxembourg pour y ouvrir son studio photo. C’est là que Romain Urhausen poursuit son travail photographique sur des thèmes autour de l’homme et de la sidérurgie. Plusieurs publications comme Vision d’une ville, Notre ville et ARBED-Acier[10] imposent son style personnel, parfois hétéroclite.

Inspiré par le monde de la sidérurgie qu’il côtoie au quotidien, il photographie l’acier, le feu et l’ouvrier qui semble englouti par les structures. Comme le décrit Nic Weber, « l’homme est pris dans le cercle de cette chaleur magique[11] », celui des coulées de fonte. Dans ARBED en particulier, commande de la compagnie sidérurgique du même nom (aujourd’hui Arcelor Mittal), Urhausen a réussi à combiner le réalisme documentaire avec une certaine liberté « subjective ». Son intérêt pour la construction et la composition, mais aussi sa connaissance des mouvements d’avant-garde comme le Bauhaus ou la Nouvelle Vision, participent de cette ferveur expérimentale qui le mènera d’une approche constructiviste à une démarche abstraite.

 

Dans Le Canal, livre où sa photographie rencontre comme souvent la poésie, d’étonnantes photographies mettent en évidence sa recherche plastique et expérimentale à travers des images presque abstraites comme les reflets d’arbres sur la surface de l’eau. En pratiquant la prévisualisation westonienne[12], Urhausen trouve dans la campagne et l’architecture mosellanes les lignes qui rythment sa composition. Le fort contraste des tirages fait disparaître l’environnement dont ces éléments sont issus. Mais si ces photographies de paysages naturels et urbains semblent presque abstraites, c’est qu’il a su en extraire « photo-graphiquement » ces parties du réel par un cadrage particulier et une lumière spécifique. Dès ses premiers travaux, lors de ses études chez Steinert, entre 1951 et 1953, Romain Urhausen a expérimenté le médium en jouant sur de nouvelles utilisations du papier photosensible et des procédés comme la superposition, la solarisation et d’autres méthodes qui s’apparentent à de la peinture gestuelle et à des pratiques informelles.  

C’est dans ces années 1950 et 1960 qu’il s’essaie à l’écriture avec la lumière, explorant les genres (paysage, nus…) tout en sublimant son sujet à travers son approche expérimentale. En montrant comment l’appareil photographique peut être utilisé de façon créative, à contre-courant des techniques traditionnelles, il met en œuvre différents procédés qu’il reprend de son maître Otto Steinert comme les luminogrammes ou personnalise lui-même comme l’encrogramme[13], un photogramme réalisé avec des taches et éclaboussures d’encres entre deux plaques de verre.

 

Romain Urhausen, fort de cet arsenal du langage « subjectif » – solarisation, négatif, luminogramme… –, abordera le nu. La figure féminine devient alors le prétexte d’une exploration photographique où le modèle rencontre la gestualité de l’artiste et où le corps se fond dans la matérialité de la photographie en occultant la représentation.

 

Cette façon dérangeante d’utiliser la photographie, non pas comme un miroir mais bien comme une interface créative où décalage et distanciation renforcent paradoxalement la présence du créateur dans la fabrication de l’image, se retrouvera dans certains de ses autoportraits : un regard sur le monde et les autres, porté à travers l’image de lui-même, celle d’un photographe en continuel processus créatif, à la recherche non pas d’une réalité extérieure, mais d’une certaine vérité intérieure.

 

                                                                                                            Paul di Felice

 

 



[1] Romain Urhausen (1930-2021) était photographe, cinéaste, designer, graphiste, architecte et enseignant.

[2] Fritz Kempe, Otto Steinert und Schüler, Essen, Folkwangschule für Gestaltung, 1965.

[3] Visions d’une ville / Livre du Cinquantenaire de la ville d’Esch-sur-Alzette, Raymon Mehlen, Esch-sur-Alzette, 1956.

[4] Romain Urhausen, Nic Weber, Die Stadt / Notre ville, Esch-sur-Alzette, Imprimerie coopérative luxembourgeoise, 1961.

[5] Romain Urhausen, Jacques Prévert, Les Halles. L’album du cœur de Paris, Paris, Édition des Deux Mondes, 1963 ; Die Hallen. Der Bauch von Paris, Munich, Heinz Moos, 1963.

[6] Blaise Cendrars, La Banlieue de Paris, photographies de Robert Doisneau, Lausanne, La Guilde du Livre, 1949.

[7] Ce que Barthes définit par punctum.

[8] Romain Urhausen, Le Canal / Der Kanal, Luxembourg, Les Publications mosellanes de Schwebsingen, 1964.

[9] Romain Urhausen, Jacques Prévert, Les Halles, L’album du cœur de Paris, op. cit.

[10] ARBED-Acier, photographies de Romain Urhausen, Marcel Schroeder et R.Blancqueart, 1965.

[11] Romain Urhausen, Nic Weber, Die Stadt / Notre ville, op. cit.

[12] Pour Edward Weston, la photographie est déjà là devant l’objectif, il suffit de la pré-visualiser.

[13] Mot inventé par Romain Urhausen.