La parenthèse surréaliste: Sélection hebdomadaire #6

30 Avril - 7 Mai 2020
  • J'ai remarqué le Café Dante juste devant moi. Un gamin vendait des journaux à la criée : ON NE DEVIENT PAS ON EST. Je savais où j'étais. Juste après, il y avait les doubles portes vertes du Gun Club. J'ai tiré sur les lacets de mes chaussures absentes et j'ai foncé droit sur l'amour.

    Patti Smith, Glaneurs de rêves, 1992
  • Il n'y a pas longtemps, j'ai fait un rêve. S'il faut appeler rêves ce genre d'expériences singulières. Dans le champ des Thomas, par un lumineux après-midi d'automne. Sur ce bout de terrain, visiblement abandonné, pendant que mon frère et ma sœur m'admiraient bouche bée, je faisais un bond et restais suspendue au bon mètre au-dessus du sol. Je ne volais pas mais je planais comme Nijinsky et d'une certaine façon dans sa simplicité ce prodige n'en semblait que plus miraculeux. Pourtant pas un mot n'était prononcé, comme c'était souvent le cas entre nous. Une communion née de l'amour er de l'innocence. 

    Patti Smith, Glaneurs de rêves, 1992
  • Cette nuit-là, après la réception, je fis un rêve. Je rêvai qu’écrire sur du papier était faux, que pour dire la vérité il fallait écrire sur une mèche de cheveux qui sort directement du cerveau, de longues phrases inscrites sur les cheveux comme les caractères chinois, des phrases merveilleuses que je ne pus me rappeler. Ce rêve se reproduisit après que John Slocum, l’agent littéraire, m’eut dit qu’il ne pouvait rien faire pour mes écrits.

    Anaïs Nin, Journal, 1939-1944

  • J'ai soudain éprouvé le besoin de me soulager de tout, de n'être rien. J'avais envie de crier mais je n'ai pas pu. Mon souffle formait le langage, mais aucun son, tandis que le ciel clair se zébrait des traces estompées de prières et de poèmes qui semblaient échappés du moteur de l'avion d'Apollinaire. 

    Patti Smith, Glaneurs de rêves, 1992
  • Je passe à proximité d'une charmante usine que traverse un fil télégraphique dirigé perpendiculairement à la voie et situé à cinq ou six mètres du sol. Un homme de ma taille tend à deux reprises, très énergiquement, le bras vers le fil sur lequel, sans aucun mouvement de lancement, il réussit à placer en équilibre, à égale distance de l'usine et des rails, deux verres vides du type gobelet. « C'est, dit-il, pour les oiseaux ».

    André Breton, « Cinq rêves », Clair de terre, 1923
  • Nous nous trouvons ensuite à la foire des Batignolles qui est d'ailleurs avenue de Clichy. Nous voulons entrer dans un musée anatomique, mais nous ne pouvons rien voir tant la foule est grande. Je veux acheter des bonbons, mais ce que je prenais pour des pastilles d'eucalyptus ce sont des cristaux d'un métal récemment découvert. A ce moment, P. me reproche de ne plus lui écrire; et, aussitôt, je me trouve seul dans une rue, où l'embarras des voitures est considérable. La foule crie: «Ce sont les curés qui encombrent les rues.» Cependant, je n'en vois aucun. J'essaie en vain de traverser; une femme me prend le bras et me dit : «Matrice hypercomplexe.»

    Raymond Queneau, La Révolution surréaliste, no 3, 15 avril 1925
  • Un visage à la fin du jour
    Un berceau dans les feuilles mortes du jour
    Un bouquet de pluie nue
    Tout soleil caché
    Toute source des sources au fond de l'eau
    Tout miroir des miroirs brisé
    Un visage dans les balances du silence
    Un caillou parmi d'autres cailloux
    Pour les frondes des dernières lueurs du jour
    Un visage semblable à tous les visages oubliés.

    Paul Éluard, "Belle et Ressemblante", La vie Immobile, 1932

  • Rêve : j’ai retrouvé mon lit en haut d’une grande cascade, je suis avec D. H. Lawrence. Nous nous demandons si nous devons sauter ou non. Nous ne sautons pas. Nous regardons en bas et nous voyons lady Chatterley en train de se baigner dans l’océan. Nous la regardons, terrifiés, alors qu’elle nage d’un océan à l’autre.

    Anaïs Nin, Journal, 1966-1974

  • Élisabeth dormait et faisait ce rêve : Paul était mort. Elle traversait une forêt pareille à la galerie, car, entre les arbres, l'éclairage tombait de hautes vitres séparées par de l'ombre. Elle voyait le billard, des chaises, des tables meublant une clairière, et elle pensait : « Il faut que j'atteigne le morne». Dans ce rêve, le morne devenait le nom du billard. Elle marchait, voletait, ne parvenait pas à l'atteindre. Elle se couchait de fatigue, s'endormait. Soudain Paul la réveillait.
    Jean Cocteau, Les Enfants terribles, 1929
  • Je parviens à un château isolé, très ancien et ravagé. Il a de nombreuses pièces fermées à double tour avec de grandes clés. La pluie tombe par les fenêtres cassées, et le plancher pourrit. J’ouvre toutes les pièces. J’arrive à une pièce, et par une porte vitrée, j’aperçois un homme assis de dos, assis au milieu d’une pièce absolument vide. Il est blond. Je suis prise de panique et je m’enfuis, emportant l’une des clés. Lorsque je retrouve les autres, le manager de Zara a décidé que je devais danser une danse indienne, le corps peint en doré, avec des plumes. Je dis à Rango : «Je crois que Zara ferait cela beaucoup mieux que moi.» Rango est de cet avis. Un homme dit : «Si vous vous êtes introduite dans ce château, pouvez-vous le prouver ?» Je dis : «J’ai une des clés. – Alors vous êtes une hystérique», répond-il. Cocteau, Chirico, et Dali !

    Anaïs Nin, Journal, 1934-1939

  • Mes rêves sont avant tout une liqueur, une sorte d'eau de nausée où je plonge et qui roule de sanglants micas. Ni dans la vie de mes rêves, ni dans la vie de ma vie je n'atteins à la hauteur de certaines images, je ne m'installe dans ma continuité. Tous mes rêves sont sans issue, sans château-fort, sans plan de ville. Un vrai remugle de membres coupés. 

    Je suis, d'ailleurs, trop renseigné sur ma pensée pour que rien de ce qui s'y passe m'intéresse : je ne demande qu'une chose, c'est qu'on m'enferme définitivement dans ma pensée. 

    Et quant à l'apparence physique de mes rêves, je vous l'ai dit : une liqueur.

    Antonin Artaud, 
    réponse à une enquête sur les rêves et la psychanalyse menée par la revue Le Disque vert,  1925

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