TEXTES

FOULES

SOLITUDES GROUPÉES


Par la magie du cadrage, les passants isolés semblent unis dans un même mouvement, alors même que chacun suit son propre itinéraire. Un peu comme les personnages filiformes du sculpteur Giacometti qui bien que solitaires confèrent à une place grandement vide un air de plein. C’est cela que les photographies de Sébastien Camboulive montrent : des solitudes groupées. Non pas des grappes humaines comme à un arrêt d’autobus à l’heure de pointe, mais des démarches individuelles qui, de façon éphémère et involontaire, adoptent une cadence apparemment similaire. La fugacité de cet événement le rendrait imperceptible si la photographie n’en fixait pas les limites. Le rassemblement momentané de citadins aux motifs différents est-il spécifique à la densité que la ville permet ? Certainement. On pourrait alors parler de danse-cité, de chorégraphie spontanée, de corps en chœur, le temps d’un cliché ! Les couleurs de vêtements, les gestes des personnages, la disposition scénique pourraient faire croire à une pose, alors qu’il s’agit bel et bien d’un agencement accidentel. C’est le hasard qui préside à cette composition corporelle incertaine. La photographie fige ce qui est en train de bouger, elle arrête le mouvement et associe ce qui est dissocié. Comment ne pas songer à Baudelaire et à son appréciation de la foule ? Souvenez-vous : «Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas être seul dans une foule affairée.»

Ici, la foule est en cours de constitution, en suspension, probable, et peu importe si elle ne «prend» pas (telle une pâte insuffisamment reposée), l’essentiel réside dans sa possibilité. Le piéton, pressé ou non, s’apparente alors à un ingrédient indispensable pour une foule en kit. Si l’on prolonge les lignes d’erre que trace chaque passant photographié en groupe au-delà du cadre de la photo, l’on obtiendra un écheveau sans aucune cohérence. En effet, les parcours sont individualisés, mais à un moment donné – celui de la prise de vue – et à l’insu de chacun, ils participent à une même géométrie urbaine qui se déconstruit aussi dessinée. N’y cherchez pas de sens, autre que celui d’une mobilité mouvante d’individus solitaires qui ignorent que leur simple présence en un endroit le socialise…


Thierry  Paquot in Urbanismes ( juillet - août 2007 )

EXPOSITIONS


PASSÉES

EN COURS

À VENIR

S É B A S T I E N   C A M B O U L I V E