NORD
Les photographies ont été réalisées dans le Nord, la Somme et le Pas-de-Calais où se sont déroulés la plupart des affrontements lors de la première guerre mondiale. L’intérêt d'Aymeric Fouquez pour les cimetières érigés appartenant aux anciens pays belligérants s’est porté sur leur incursion dans la campagne française. Le photographe nous invite à une réflexion sur le paysage, à savoir comment s’inscrivent ces territoires, presque un siècle plus tard sur le territoire souvent hostile des grandes plaines agro-industrielles du Nord de la France.
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« ILS SE DÉMARQUENT DE NOUS » - Les images du Nord d’Aymeric Fouquez
« Il n’y a rien de plus invisible au monde qu’un mémorial. » (Robert Musil)
Cet aphorisme de l’écrivain autrichien Robert Musil, tiré d’un texte de 1927 intitulé Denkmale¹, s’applique particulièrement bien aux cimetières militaires de la Première Guerre mondiale, devenus des lieux de mémoire d’une histoire lointaine. La série « Nord » d’Aymeric Fouquez, jeune artiste français vivant en Allemagne, nous montre ces lieux insolites du Nord de la France sous une lumière d’hiver pâle et mélancolique. Ses photographies couleur de petit format, méticuleusement composées à la chambre, se caractérisent par une très grande précision et une profondeur de champ presque absolue. La contextualisation individuelle de chaque lieu permet au photographe d’échapper à un protocole de prise de vue trop mécanique, tout en conservant certains principes de composition récurrents : les ciels blancs recouvrent souvent deux tiers de la surface et les premiers plans donnent toujours une grande stabilité à l’image.
Aymeric Fouquez cherche longuement le point de vue idéal pour choisir enfin la distance et la perspective justes. Il réussit ainsi à intégrer signes du passé et présence du vide dans ces paysages des grandes plaines du Nord. Cette représentation précise et limpide de la topographie des champs de bataille de 1914-1918 est renforcée par une mise à distance, au sens propre du terme, des monuments. Le photographe utilise une focale moyenne fixe et ne pénètre jamais à l’intérieur des cimetières pour montrer en détail les pierres tombales ou les monuments commémoratifs. Si l’on aperçoit parfois des éléments intra muros, c’est grâce à une perspective de léger surplomb. Par ce processus de distanciation, l’artiste évite toute identification avec les victimes et tout faux pathos nécrologique : « Le cimetière militaire est ainsi un motif récurrent, presque un prétexte, mis au service d’une approche à la fois sensible et critique du paysage. »²
Leur caractère sériel à forme variable, la rigueur esthétique et la subtilité de composition différencient ces images d’un simple recensement documentaire. Contrairement à d’autres approches photographiques sur la mémoire de la Grande Guerre,³ Aymeric Fouquez ancre son travail sur les traces d’une mémoire collective dans le présent et dans sa propre expérience individuelle. Il se souvient de la fascination exercée par ces lieux particuliers sur l’enfant qu’il était. Ayant grandi dans la région, il a tout naturellement joué au ballon sur les pelouses parfaites des cimetières, sans même se poser la question de leur fonction première : « Je ne sais pas à quel moment le souvenir d’avoir régulièrement joué au football dans un cimetière anglais m’est apparu suffisamment déplacé pour que j’en vienne à me poser la question de savoir si j’étais le seul garçon de mon âge à avoir eu ce genre de pratique inattendue dans ces lieux. » À ce récit personnel du photographe se rajoutent d’autres témoignages qui racontent tous une certaine forme de réappropriation des lieux historiques : celui d’une petite fille qui apprend à compter avec son grand-père en énumérant les pierres tombales ou celui d’un couple indien qui se fait faire sa photographie de mariage dans un des cimetières, rendant hommage aux ancêtres qui ont combattu dans l’armée britannique. Ces « protocoles du souvenir » (Erinnerungsprotokolle) rythment le corpus d’images et adjoignent à la lecture des monuments photographiés une interprétation subjective.
C’est par cet équilibre entre disparition de l’histoire et apparence du présent qu’Aymeric Fouquez traite de l’invisibilité du visible qui, d’après Robert Musil, est si caractéristique de la perception des monuments commémoratifs : « On ne peut dire qu’on ne les remarquait pas ; on devrait dire qu’ils se démarquent de nous, qu’ils échappent à nos sens : c’est une qualité réactive tout à fait positive. »⁴ Les photographies d’Aymeric Fouquez cherchent à retranscrire ces lieux historiques de manière contemporaine, tout en s’inscrivant dans la tradition du « style documentaire » qui a marqué une grande partie de la modernité photographique du XXe siècle.⁵ Ce n’est pas un hasard si, dans cette attitude, l’opérateur se rend quasiment invisible pour donner à voir ces paysages comme s’ils existaient sans nous, comme si ce n’était pas le photographe qui nous les faisait remarquer, mais que c’étaient eux-mêmes qui se démarquaient de nous.
Il y a dans ces photographies une étonnante connivence entre style et sujet. Car, en choisissant les cimetières de la « Der des Ders » pour en faire un projet photographique d’aujourd’hui, Aymeric Fouquez s’attache à une période charnière de l’histoire européenne. Alors qu’il ne subsiste aujourd’hui en France qu’un dernier témoin directe de cette époque,⁶ une telle référence peut paraître anachronique. Pourtant, les effets dévastateurs de cette première guerre à échelle industrielle et l’effondrement des anciens systèmes politiques ont marqué plus qu’une génération des deux côtés du Rhin. Ce premier conflit mondial a coûté la vie à des millions de soldats et de civils, laissé des millions d'orphelins et de désœuvrés, mais a surtout fait éclore un esprit de haine et de revanche, préfigurant déjà la démesure de violence de la Seconde Guerre mondiale.
Cette épreuve existentialiste se manifeste tout d’abord dans les arts visuels – l’expressionnisme ou le dadaïsme en sont des émanations quasi directes – et surtout dans la littérature. À côté des écrivains français comme Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit), ce sont surtout les grands romanciers de langue allemande comme Joseph Roth (La Marche de Radetzky), Hermann Broch (Les Somnambules), Erich Maria Remarque (À l’Ouest rien de nouveau) ou Ernst Jünger (Orages d’acier) qui témoignent de cette expérience extrême que représente la guerre « totale ». Mais c’est de nouveau Robert Musil, à travers son œuvre magistrale L’Homme sans qualités, qui réussit de façon la plus complexe à dresser le portrait d’une génération naufragée : Ulrich, l’anti-héros de son roman inachevé, peut être considéré comme l’incarnation de l’homme moderne du XXe siècle.
Contrairement au scepticisme, ou parfois même au pacifisme, exprimé dans la littérature de l’entre-deux-guerres, les mémoires officielles essaient de compenser l’expérience traumatisante des tranchées par l’héroïsation d’une « mort pour la patrie ». En France, les monuments aux morts, érigés pour la plupart avant 1922 et placés au centre de chaque commune, deviennent le socle d’un nouveau civisme républicain.⁷ Les centaines de cimetières militaires érigés en pleine campagne dans le Nord de la France et en Belgique sont des lieux de mémoire encore plus complexes. Ils englobent à la fois des monuments aux morts ou des ossuaires imposants et les sépultures sobres des soldats tombés sur les différents champs de bataille. À l’initiative des anciens combattants, tous les pays ayant participé à la guerre construisent des cimetières nationaux aux emplacements des champs de batailles pour permettre le travail de deuil des proches sur le lieu même où sont tombés leurs combattants. Mais très vite ces « zones extraterritoriales », toujours parfaitement bien entretenues, deviennent également la scène de commémorations officielles, notamment lors des cérémonies annuelles du 11 novembre.
Ce qui frappe le plus dans les images très discrètes d’Aymeric Fouquez c’est leur apparente résistance au temps créée par un apaisement visuel et une économie du regard. C’est comme si le « ça a été » Barthésien, caractère ontologique de tout acte photographie, pouvait perdurer. Souvent, les seuls témoins de l’écoulement du temps et de la transformation des lieux sont les arbres séculaires, devenus surdimensionnés dans l’enceinte des cimetières ; ou la présence toute naturelle de la vie de tous les jours d’une ferme adjacente. Comme sur cette photographie qui nous montre de la façon la plus lapidaire, dans un paysage marqué par des restes de neige, quelques pierres tombales et un arbre immense à côté des hangars bleus et rouges d’un hameau. Aymeric Fouquez choisit de photographier ces lieux de mémoire en dehors de leur contexte commémoratif et sans présence humaine. Paradoxalement, c’est justement cette absence de référence historique qui exprime le mieux l’existence du passé dans le présent. L’artiste n’adhère pas à la philosophie du « devoir de mémoire », paradigme souvent vidé de sens par un art politiquement trop correct. Au contraire, il se sent beaucoup plus proche des théories d’un Paul Ricœur qui, dans son livre testament, a rajouté au binôme classique histoire – mémoire la notion de l’oubli.⁸ Il s’agit bel et bien d’un oubli actif qui passe souvent par la remémoration des souvenirs d’enfance comme celui d’Aymeric Fouquez par rapport à « cette étrange et piquante odeur du ciment dont on fait les tombes lorsqu’il est longuement chauffé par le soleil, tombes sur lesquelles j’ai souvent posé le nez pour l’avoir eu longtemps à leur hauteur. »
Arno Gisinger
1 -Es gibt nichts auf der Welt, was so unsichtbar wäre wie Denkmäler.“ Robert Musil, Denkmale, in: Nachlass zu Lebzeiten, Gesammelte Werke VII, Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, 1978, p. 506.
2 - Etienne Hatt, « Aymeric Fouquez, Nord », in : Photos nouvelles, novembre 2007 (à paraître).
3 - Citons par exemple les photographies n/b de J. S. Cartier, Traces de la Grande Guerre. Les Vestiges oubliés de la Mer du Nord à la Suisse, Editions Marval, Paris 1994 ou la série de portraits Le Chemin des Hommes. Cent anciens combattants de 14-18 photographiés par Eric Poitevin, Éditions Cénomane, Marly, 1989.
4 - „Man kann nicht sagen, wir bemerkten sie nicht; man müßte sagen, sie entmerken uns, sie entziehen sich unseren Sinnen: es ist eine durchaus positive, zur Tätlichkeit neigende Eigenschaft von ihnen.“ Robert Musil, Op. Cit. p. 507.
5 - Olivier Lugon, Le style documentaire. D’August Sander à Walker Evans. 1920-1945, Macula, Paris 2001.
6 - Nicolas Offenstadt, « Le pays à un héros : le dernier poilu », in : L'histoire, n° 320, mai 2007, pp. 25-26.
7 - Antoine Prost, « Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? », in : Pierre Nora (éd.), Les lieux de mémoire, I, La République, Editions Gallimard, Paris, 1984, pp. 195-225.
8 - Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Éditions du Seuil, Paris, 2000.